“Penthée” de Philippe d’Orléans

Extraits de la tragédie lyrique
Livret : Charles-Auguste de La Fare

Gestuelle et mise en espace, Thierry Peteau
Chorégraphie, Gilles Poirier

Les Chantres, avec le CRD de Paris-Saclay, le CRR de Versailles et
le CRR de Paris
Direction Olivier Schneebeli

Les étudiants jouent sur les instruments des 24 Violons du roi, mis à disposition par le Centre de musique baroque de Versailles

Penthée ou le crépuscule des héros

 « Rien n’est tant à la mode présentement que la musique. Je dis souvent à mon fils qu’il en deviendra fou, quand je l’entends parler sans cesse de bémol, bécar, béfa, bémi, et autres choses de ce genre auxquelles je n’entends rien …. »

C’est de sa manière toujours impertinente et imagée que la Princesse Palatine, seconde épouse de Monsieur, Frère du Roi, et mère du Duc de Chartres, le futur Régent, évoque la passion de son fils pour la musique.

A l’exemple de son aïeul Louis XIII, Philippe d’Orléans poussera cette passion jusqu’à se frotter à la composition, comme par ailleurs nombre de ses cousins germaniques. Pour ce faire (et ce bien faire), il se fait donner des leçons par les plus grands maîtres de l’époque, à savoir Campra, Gervais ou encore Forqueray. Comme la plupart des jeunes princes de sa génération, il se fait très vite le champion du goût italien, en vogue désormais en dehors, et même en opposition à celui de la Cour, de plus en plus corsetée, du vieux roi. Philippe, jouisseur, athée, libertin, multiplie les fêtes dans le cadre somptueux de sa résidence du Palais-Royal. Il s’essaie même à composer des opéras. Penthée verra le jour en 1705, dans ce palais-même.

En vérité, quel sujet pouvait mieux convenir à ce prince résolument agnostique que l’histoire de cet autre prince refusant de reconnaître un Dieu dans le fils de Jupiter et de sa tante Sémélé ? Chanté dans les Métamorphoses du poète latin Ovide, et surtout dans l’une des plus belles tragédies d’Euripide, Les Bacchantes, le destin cruel de Penthée, finalement déchiré par sa propre mère et par les sœurs de cette dernière, pour avoir osé défier Bacchus, ne pouvait que stimuler l’imagination créatrice du jeune prince.

Qu’en résulte-t-il ? Un opéra somptueusement baroque, furieusement sanglant que, sans doute, nul autre qu’un « amateur », prince de surcroît, n’aurait osé écrire. La copie qui nous en est parvenue n’est certes pas exempte de fautes ni d’incongruités, tant mélodiques qu’harmoniques. Reflet du manque de métier de son concepteur, même aidé par l’un de ses professeurs (on cite en général Gervais), ou bien hardiesses résolument « modernistes » d’un dilettante bien décidé à frapper les esprits ? Les deux, sans doute. Philippe n’hésite pas à se perdre dans des tonalités effrayantes, comme ce Si Majeur ouvrant le 3e acte, ou encore le Fa mineur de la scène des prisonniers. Dans ses Principes de composition que l’on a dit dédiés à ce prince, Marc-Antoine Charpentier, l’un de ses protégés, qualifie le premier ton de « dur et plaintif » et l’autre d’ « obscur … et plaintif ». Lors de certains récits de Penthée, le compositeur fait s’interrompre entre eux des personnages antagonistes, donnant lieu, là encore, à des incertitudes tonales souvent efficaces, générant parfois de magnifiques effets de théâtre.

Pourtant, l’ombre du grand Lully plane sur toute l’œuvre. Comment ne pas songer au chœur des prisonniers d’Amadis, dans celui imaginé par Philippe, que la tonalité obscure de Fa mineur rend encore plus poignant ? La scène de folie qui clôt le 4e acte est, elle, directement inspirée de Roland. Là encore, le Duc va plus loin, interrompant le récit délirant de Penthée de furieux traits de violon et de « fusées » pratiquement injouables, confiées au basson. Il semble que ce prince voluptueux ait cherché ici à dépeindre la souffrance dans ce qu’elle a de plus insoutenable. Erigone, l’amante secrète de Bacchus, menteuse invétérée, doit beaucoup à Sangaride, tandis qu’Ino, sa rivale jalouse, fait songer à la Mérope de Persée. Là encore, ni le compositeur, ni surtout son librettiste, n’ont su se libérer entièrement du carcan habituel de la tragédie lyrique, de ses rivalités amoureuses, principal moteur de l’action, tandis que la tragédie grecque est, elle, un drame purement religieux mettant aux prises le petit-fils de Cadmos avec un Dieu, en un des multiples épisodes évoquant l’épouvantable malédiction de Thèbes, cette cité érigée sur le sang du dragon, fils d’Arès, le Dieu de la Guerre. Philippe d’Orléans et le marquis de La Fare sont hommes de leur époque ….

Pourtant, aucun opéra de ce début de siècle n’a su mieux dépeindre la démesure d’un homme face à l’ordre divin, ce péché que les Grecs ont appelé ὕϐρις (« hybris »). Roland, à la fin de la tragédie de Lully et Quinault, recouvre sa raison, rentre en quelque sorte « dans le rang », sauvant in extremis le « bon goût ». Rien de tel dans Penthée. L’anti-héros se verra démembré, saigné comme une bête fauve, par les femmes de son peuple.

Il est temps d’évoquer la mère infanticide, cette Agave, instrument terrifiant de la vengeance d’un dieu cruel aux allures d’adolescent androgyne. Agave est une sorte de Cybèle mortelle et innocente. Elle est aussi l’incarnation abominable de toute la souffrance humaine. Quand elle retrouve la raison, l’irrémédiable s’est produit. Il ne lui reste plus qu’à se donner la mort, en plongeant dans les abysses. Avec Agave, Philippe d’Orléans a donné à la tragédie lyrique l’un de ses rôles les plus angoissants. Le sang suinte dans Penthée, jusque dans ses bacchanales, au sein même de ses danses aux rythmes disloqués, aux chorégraphies boiteuses, comme si, déjà, dans la folie des fêtes du Palais-Royal, dans leur démesure orgueilleuse et ricanante, se devinait l’issue d’un siècle à peine commencé.

Olivier Schneebeli, avril 2018


Informations pratiques

Les Jeudis musicaux se déroulent tous les jeudis, du 9 novembre 2017 au 7 juin 2018, hors vacances et jours fériés, à 17h30, dans la Chapelle royale ou la Galerie des Batailles du château de Versailles.
Durée 1h environ.
Entrée libre, dans la limite des places disponibles (pour les groupes : réservation obligatoire - 01 39 20 78 10). Placement privilégié pour les membres du Cercle Rameau du CMBV.

Jeudis musicaux de la Chapelle royale

Les Jeudis musicaux, de novembre à juin, sont organisés à la Chapelle royale par le CMBV, l’Établissement public du château de Versailles et le CNSMD de Paris. Fruits du travail hebdomadaire de la Maîtrise, ils permettent au public d’écouter chaque semaine les Pages et les Chantres, les étudiants organistes du CNSMD de Paris (professeurs : Michel Bouvard et Olivier Latry), auxquels se joignent également les étudiants des conservatoires partenaires de la Maîtrise : le Pôle Supérieur de Paris – Boulogne-Billancourt, le CRR de Versailles et le CRD de Paris-Saclay, ainsi que de nombreux ensembles et conservatoires invités.

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jeudi 12 avril 2018

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